La culture russe


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Introduction



Dans le cadre du cours de Communication Interculturelle Internationale, notre équipe a réalisé une analyse de la culture russe et a tenté de la définir. Nous vous exposons donc ci-dessous le résultat de notre travail sur la culture de la Fédération de Russie ou Russie, Россия (Rossiïa) en russe, pays le plus vaste du monde et à cheval entre l’Europe et l’Asie.



1-Histoire et géographie


Nation jeune, crée en 1991, mais en même temps très ancienne, la Russie a une histoire très riche dont les lignes de force, ainsi que la géographie, ont influencé sa culture.
Les Slaves orientaux sont les ancêtres des Russes (Carrère D’Encausse, 2000 : 52). La Russie a également subie l’influence de Byzance, qui lui a apporté l’orthodoxie. En effet, le prince Vladimir de Kiev, souverain de la Russie de Kiev, la première Russie, décida de se convertir au christianisme en 988 (Ferro et Mandrillon, 2005 : 79). Ce qui n’était pas encore l’orthodoxie deviendra le socle religieux du peuple russe. De plus, l’alphabet cyrillique favorisa l’adoption de la liturgie, désormais en slave. En effet, les moines byzantins Cyrille et Méthode ont inventé vers 860 l’écriture glagolitique, transformé au cours de l’histoire et devenant l’alphabet cyrillique (Ferro et Mandrillon, 2005 : 106 et 151-152).

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Par la suite, les Mongols ont envahi et dominé les princes russes de 1240 à 1480. Ivan IV le Terrible fut le premier tsar en 1547 ; la dynastie tsariste des Romanov fut mise en place en 1613 et perdura jusqu’à la Révolution d’octobre 1917 (Olive, 1998 : 32-47-51). Tous ces régimes ainsi que le communisme sont caractérisés par l’autoritarisme, qui est «l’usage brutal de la force comme mode d’exercice du pouvoir » (Filion et Gosselin, 2007: 274). Cette constante historique explique la grande défiance des Russes vis-à-vis des institutions (Favarel-Garrigues et Rousselet, 2010 : 15).
Ensuite, au XIXème siècle a eu lieu un « éveil sur le plan culturel et intellectuel » (Olive, 1998 :81), avec Pouchkine, suivi par d’autres grands auteurs, poètes, musiciens, …
La Russie a vécu de 1917 à 1991 sous le communisme et cela a eu des conséquences immenses sur sa culture. La société russe était à la base très paysanne, ce qui se voit encore à travers la générosité des Russes pour leurs proches et la méfiance vis-à-vis des inconnus (Russie, Belarus et Ukraine, 2010 : 67). L’URSS est crée en 1922, et la République socialiste soviétique de Russie subit une transformation brutale, devenant une société urbaine et très industrialisée (Deshaies, 2005 :6). De plus, sous le stalinisme, la terreur et un régime totalitaire furent mis en place.



La perestroïka, en 1987, et surtout l’implosion de l’URSS en 1991 ont encore bouleversé la culture, marquant un retour aux anciennes valeurs tout en conservant des valeurs soviétiques. Après 1991, le nationalisme a pris son essor. Réanimé par la Seconde Guerre mondiale, il est surtout la conséquence du traumatisme lié à l’effondrement de l’URSS et à la perte de puissance (Favarel-Garrigues et Rousselet, 2010 : 341).



La Russie reste le pays le plus vaste du monde. Depuis le XVème siècle, la Russie est en « expansion continue» (Ferro et Mandrillon, 2005 :15-16) et a colonisé toute la Sibérie, ce qui a entraîné un important brassage des populations. Le climat est continental sur la plupart du territoire et parfois très difficile. Le climat, l’expansion, les difficultés économiques, le tsarisme, le communisme, le totalitarisme, deux guerres mondiales dévastatrices, voici ce qu’a du affronté, entre autres, le peuple russe au cours de son histoire. Cela montre son endurance, son fort esprit de résistance (Sergueeva, 2006 : 166) et son incroyable énergie, mais explique également son fatalisme.
Enfin, depuis Pierre le Grand et son ouverture à l’Occident, les Russes essayent constamment de se moderniser et de rattraper leur retard par rapport aux pays européens. Dans cette constante «marche au progrès» (Carrère D’Encausse, 2000 : 280), ils sont toujours victimes d’un retour en arrière, par exemple avec les Mongols. Ceci est éventuellement, en partie, à l’origine de cette « attirance-rejet » vis-à-vis de l’Europe.



Liens :
Chronologie de l’histoire russe à travers ses grandes dates :
http://www.giotsar.com/histoire-russie/resume-histoire-russie.php


Site sur la géographie russe : http://www.europa-planet.com/russie/geographie.htm

Climat et géographie physique de la Russie : http://cartographie.sciences-po.fr/en/russie-milieu-naturel

Découpage administratif de la Russie : http://cartographie.sciences-po.fr/en/russie-d-coupages-internes-de-la-f-d-ration-2006

Densité de population en Russie :
http://www.populationdata.net/indexcarte.php?option=pays&pid=182&mid=577&nom=russie-densite


Nous vous invitons également à regarder ces deux sites très complets pour tout apprendre de la riche histoire russe:
http://www.histoire-russie.fr/
http://www.giotsar.com/histoire-russie/


2-Caractéristiques culturelles



  • Arts



En Russie, « les arts font partie intégrante de la vie et de l’éducation » (Buër, 2007 : 21). L’un des plus grands compositeurs de musique russe est sans aucun doute Piotr Ilitch Tchaïkovski.









Ses symphonies et ses ballets ont défié le temps, car ils sont encore entendus et toujours joués à ce jour. Parmi ces œuvres, notons les célèbres Casse-Noisette et Le lac des cygnes. Aussi, à la même époque que Tchaïkovski, il y a le « Groupe des Cinq » qui a marqué la tradition russe. En effet, ce groupe faisait de la musique nationale sans être influencée par les standards musicaux occidentaux.

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Alexandre Pouchkine
En littérature, Alexandre Pouchkine est reconnu comme le père de la littérature moderne russe. Il est le premier à produire de grands écrits en russe, car auparavant, la bourgeoisie russe écrivait en français. Ainsi, Pouchkine a permis à la langue russe de devenir importante dans le monde, car ces œuvres écrites en russe étaient adaptées au peuple russe en particulier et non à la totalité de la population mondiale.




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Poupée russe (Matriochkas)
Ensuite, un symbole artistique reconnu mondialement provenant de la Russie est Les Poupées Russes (Matriochkas). Il s’agit de petites figurines en bois enfermées l’une dans l’autre. C’est un art artisanal russe qui est maintenant répandu dans le monde.
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Oeufs Fabergé
D'ailleurs, dans le domaine artisanal, les œufs de Fabergé sont des créations bijoutières de Pierre-Karl Fabergé. Malgré son nom à consonance française, il s’agit d’un russe qui a créé un œuf à l’occasion de Pâques pour l’impératrice Marie Fiodorovna, soit la femme du tsar Alexandre III. Depuis ce jour, les œufs de Fabergé sont reconnus comme des pièces de collection liées à l’héritage russe.





Finalement, il est possible d’observer la culture russe à travers son cinéma. La comédie L'Ironie du sort, réalisée en 1975 par Eldar Riazanov, est un film culte du cinéma soviétique. On le présente à chaque année le soir du 31 décembre. Pour plusieurs russes, c’est « LE film qui symbolise les fêtes du Nouvel
An
» (Le blog Russie de Lizochtka, 11juin 2012) . Un autre film intitulé Le concert, réalisé cette fois-ci par le français Radu Mihaileanu, nous présente plusieurs facettes de la culture russe, dont une en particulier: la musique. On y raconte comment l’ancien orchestre du Bolchoï, décimé à cause de l'antisémisme, s’est reconstruit afin de jouer un concerto de Tchaïkovski au théâtre du Châtelet à Paris.








  • Valeurs et normes


Il y a plusieurs valeurs qui caractérisent les Russes et influencent leurs comportements au quotidien (Centre de recherche de l'Europe, 8 juin 2012). Ce sont des gens hospitaliers et ouverts envers leurs voisins et leur entourage. Cette hospitalité s’observe aussi entre les gens provenant d’une même ville, même s’ils ne se connaissent pas. Ce phénomène porte le nom de « Zemlyak » (mot familier qui veut dire compatriote)..
Une seconde valeur importante dans la culture russe est la solidarité. En raison du passé difficile lié aux goulags et aux misérables conditions de vie, les liens familiaux sont devenus importants afin de traverser les diverses épreuves de la vie. Les russes sont imprégnés par ce besoin d’être présent pour leurs proches et principalement envers leurs ainés. En effet, il est très fréquent de voir des Rrusses aider financièrement leurs parents, car ils veulent préserver ce sentiment de solidarité dans la cellule familiale. L’importance de la famille se voit également à travers l’utilisation du patronyme, dérivé du prénom du père et présent sur tous les papiers administratifs. Ainsi, si le père de Serguei Alexeïeva s’appelle Ivan, son nom complet sera Serguei Ivanovitch Alexeïeva (Russie virtuelle).


De plus, le patriotisme est une valeur que nous remarquons chez les russes. Elle est présente sur la scène internationale lors de compétitions sportives ou de regroupements politiques, mais elle est aussi importante dans la cellule familiale. Cet amour de la patrie provient du fait que, traditionnellement, la population russe ne quitte pas son pays.
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Logo de la Fédération russe de hockey sur glace.










Finalement, le tempérament russe semble être empreints de cynisme et de mélancolie résultat de la Guerre Froide, de famines et de catastrophes constantes tout au long de leur histoire.Cela explique donc leur fatalisme (Carrère d’Encausse, 2010 : 280). Ils gardent malgré tout espoir de connaître des jours meilleurs. C’est pourquoi il est fort probable d’entendre de la bouche d’un Russe le proverbe : « Chez nous aussi, la fête va venir un jour.


  • Communication verbale et non-verbale


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Ancien membre du KGB (service de renseignement soviétique), le président de la Russie, Vladimir Poutine, contrôle, de manière directe ou indirecte, l'information publiée dans les médias russes.
Dans la communication verbale, les Russes ne sont pas gênés pour s’exprimer vigoureusement devant leur famille ou leurs amis. Ils peuvent parler à voix haute de sujets délicats. Toutefois, cette aisance a quand même ses limites : l’influence d’un long régime communiste, où la liberté d’expression était restreinte par le gouvernement, est encore bien présente. En effet, toute la population devait se conformer aux décisions prises par le gouvernement et il était impossible de contester publiquement ses décisions, sous peine d’emprisonnement. Aussi, il est important de noter que l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir a amener une certaine recentralisation des informations. (Bastable, 2012 : 73)

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Dans la communication non verbale, la culture russe est riche de gestes qui en disent beaucoup. D’abord, il y a la notion du kjéé qui est très importante. En effet, il est rare de la voir sur un visage russe, car il est presque mal vu. Le sourire doit transpirer une émotion intense et sincère. (Sergeeva, 2006:141) Lorsqu’un Russe sourit, il ne s’agit pas nécessairement de bonheur, mais plutôt d’un sentiment fort de sincérité, de confiance ou de bienveillance envers une autre personne. Aussi, les Russes se donnent parfois des chiquenaudes sur la glotte avec le majeur. Ce geste signifie qu’ils boivent de la vodka (Sergeeva, 2006: 141) ou qu’ils désirent en boire.

  • Les religions


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Cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux
Dans la culture russe, il y a une multitude de religions qui se croisent. Il y a le judaïsme, le chamanisme, les religions autochtones et syncrétismes, l’orthodoxie, l’islamisme, le bouddhisme.(Ferro, 2005) Ce concert de religions est causé par l’immense superficie de la Russie, ce pays maintenant multiconfessionnel ayant sans cesse augmenté ses frontières, sans pour autant imposer une religion aux peuples qu’elle a conquis.La principale religion présente chez les Russes est l’orthodoxie; 69 % des Russes se déclarent orthodoxes (La Croix, 2011). En fait, il s’agit plutôt d’une branche (confession) du christianisme, à l’instar des catholiques ou des protestants, et non pas d’une religion en tant que telle. L’orthodoxie ne reconnaît pas le Pape de Rome et elle mentionne que l’être spirituel ultime demeure le Christ. La liturgie y est très importante; les icônes sont les « véhicules du culte » (Buër, 2007 : 25), on les embrasse même. De plus, la pratique du culte est assez « intense », étant une succession de prières.En ce qui a trait au plus grand symbole de l’orthodoxie en Russie, il s’agit de la Basilique St-Basile-le-Bienheureux, à Moscou, sur la Place Rouge. Sa grandeur et son importance, dans un endroit aussi symbolique, démontre que l’orthodoxie est au cœur de la culture russe.


  • Règles et rôles sociaux importants


Dans la tradition russe, les femmes étaient associées au rôle de reproduction. De ce fait, elles occupaient une place importante dans la société, car elles étaient le pilier de la famille. Toutefois, ce rôle social a changé depuis la fin du régime communiste. En effet, il y a une émancipation des femmes en Russie grâce a un effort continuel de reconnaissance et de désir de liberté que l’on retrouve dans des mouvements tels que « Femmes d’excellence » et « Child Free ».(Blog genre en action, 8 juin 2012) Dès lors, il y a trois types de femmes que nous retrouvons dans la culture russe aujourd’hui. D’abord, il y a la femme entrepreneur, soit celle qui est éduquée et qui crée son entreprise tout en jouant son rôle de chef de famille (Sergeeva, 2006:131). Ensuite, il y a la femme exécutante, soit la femme qui est au foyer et qui joue un rôle inférieur à celui de l’homme. C’est à ce jour le rôle le plus répandu en Russie, mais il tend à diminuer. Enfin, il y a la femme dirigeante que nous ne retrouvons pas beaucoup dans la société russe. Il s’agit de la femme spécialiste qui fait carrière dans un domaine influent comme la politique. Par exemple, les trois femmes ministres, actuellement au sein du gouvernement russe, représentent bien le type « cadre dirigeante ».

  • Comparaison avec la culture québécoise


Il y a beaucoup de différences entre la culture russe et la culture québécoise. D’abord, dans la communication non-verbale, le sourire est un élément très important dans la culture québécoise. Les québécois font des sourires pour saluer une personne, par amitié, pour exprimer du plaisir ou même pour séduire. Le sourire n’exprime pas nécessairement une émotion forte et sincère d’une personne comme chez les Russes. Parfois, il s’agit simplement d’un signe de politesse à l’égard d’une autre personne..
En ce qui a trait à la communication verbale, les Québécois peuvent s’exprimer librement. Il n’y a pas autant de contrôle de l’information comme en Russie.(lien très intéressant sur la censure journalistique en Russie: Censure journalistique en Russie) .
Cela s’explique principalement par le fait qu’il n’y a pas eu de régime
autoritaire au Québec, contrairement à la Russie qui subit toujours l’influence de l’autocratie communiste. De plus, il serait difficile d’imaginer une grève étudiante en Russie comme nous vivons actuellement au Québec, car il y aurait beaucoup plus de répressions de la part du gouvernement. Pour cause, dans la conception politique des Russes, il serait insensé de voir les décisions du gouvernement contestées comme cela se fait au Québec.


Dans un autre ordre d’idées, le patriotisme est un sentiment qui n’est pas unanime au Québec. À cet effet, le Québec est toujours indécis par rapport à la question de son indépendance face au reste du Canada. Puisqu’il n’y a pas d’unanimité à ce sujet, il est difficile de croire que le Québec est vraiment un peuple patriotique au même titre que le peuple russe..
Une autre différence que nous pouvons remarquer chez les Russes est le rôle des femmes dans la société. Au Québec, les femmes occupent des rôles plus importants qu’en Russie. Nous n’avons qu’à mentionner Monique F. Leroux, chef de direction et présidente de Desjardins. Ce rôle important de direction dans le monde des affaires est caractéristique de la culture québécoise qui vise l’équité entre les hommes et les femmes. Malgré le fait que la Russie ait le même objectif, le nombre de femmes influentes est néanmoins inférieur à celui du Québec. Pour expliciter cette idée, il faut savoir que le cabinet des ministres à Québec est paritaire, donc composé d’un nombre égal de femmes et d’hommes alors qu’en Russie, il n’y a que trois femmes ministres..
Enfin, il faut noter une similitude religieuse entre la culture russe et québécoise. D’abord, l’orthodoxie et le catholicisme proviennent tous deux du christianisme. Ensuite, ce sont deux religions qui influencent les mœurs de leur peuple respectif, mais qui ne sont plus pratiquées comme autrefois (Crevier, 2010). Cependant, cette pratique est beaucoup plus importante en Russie.



3- Blat, un système contre le système


Pour bien comprendre la culture russe, il est essentiel de comprendre ce qu’est le blat. Cette connaissance sera utile à l’étranger en visite et vitale à l’entrepreneur qui veut faire des affaires en Russie.

Le terme blat ne se définit pas facilement et est difficilement traduisible (quoique parfois par le terme « piston »(Ledevena, 1998)). Toutefois, pour les Russes, ce mot est tellement ancré dans leur culture qu’il se passe de définition.(Butler et Purchase, 2004: 34-60) Ce que les Russes appellent blat, c’est un échange de faveurs à l’intérieur d’un réseau social pour obtenir des biens et des services qui seraient, autrement, très difficiles à se procurer. Plus que du troc, c’est une façon de penser, une manière d’agir.

La meilleure façon de l’expliquer réside dans sa provenance. Au départ, à l'poque soviétique, les Russes étaient bien conscients qu’il y avait deux classes de citoyen : l’élite du Parti communiste, c’est-à-dire une petite minorité, et les autres. Le contrôle sans relâche du Parti sur le peuple faisait en sorte que celui-ci arrivait à survivre, certes, mais avec un minimum de ressources. De ce rationnement systématique découla deux réactions : le développement d’un fort esprit de communauté et une méfiance toute aussi forte envers cette élite qui agissaient au-dessus des lois. Étant donné que le simple citoyen ne pouvait faire confiance aux lois et penser que celles-ci allaient les protéger, il a mis sa confiance en sa communauté et le tissu social formé à cette époque est encore bien visible aujourd’hui. « Ce n’est pas ce que tu possèdes, mais qui tu connais »(Ledevena, 2006: 16) qui importe. Cette confiance se reflète également dans les relations d’affaires où souvent une poignée de main a plus de valeur pour le Russe qu’un contrat dûment signé.


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Système blat à l'oeuvre.
À l’intérieur de son cercle social, le Russe rend service et se voit aidé en retour. Pas nécessairement par la même personne, pas non plus de façon instantanée, mais il sait qu’il peut compter sur ses connaissances, ou les connaissances de celles-ci, pour obtenir une myriade de biens et de services (nourriture, vêtements, une bonne place au cinéma !). Par contre, il sait aussi que certains privilèges ne pourront être acquis que par l’entremise d’une personne ayant un statut social plus élevé (l’admission dans une université, un prêt à la banque, une subvention gouvernementale). C’est pourquoi chaque rencontre est importante et chaque relation vaut son pesant d’or. Dans la culture russe, les relations interpersonnelles sont souvent des engagements à long terme, même celles qui naissent de rencontres brèves ou fortuites.(Butler et Purchase, 2004 :34-60) Le communautarisme est plus fort que l’individualisme, du moins avant la chute du régime.

L’arrivée du capitalisme dans la société russe a évidemment changé beaucoup de choses. Les nouvelles inégalités sociales ont ébranlées la cohésion sociale. Alors qu’avant, le système de blat bénéficiait au peuple en premier, en lui permettant de compter sur ses proches pour satisfaire ses besoins personnels, il s’est largement transformé en un système de corruption.(Ledevena, 2006: 191) L’argent a relégué la solidarité sociale au second rang des priorités et plutôt qu’aider en toutes circonstances, on le fait si on peut se le permettre financièrement. (Favarel-Garrigues et Rousselet, 2004 : 30-35) Les relations interpersonnelles sont encore importantes pour accéder à certains services comme l’enseignement, la santé ou la recherche d’emploi et demeurent, encore aujourd’hui, essentielles pour résoudre certains problèmes de pénurie (logement, place au cimetière, accès à l’information). Toutefois, dans la mesure où l’argent est devenu la première monnaie d’échange, elles ont perdu un peu de leur importance : les services sont maintenant monnayables. (Favarel-garrigues et rousselet, 2004 : 33-34).

Malgré tout, la Russie demeure un pays où il fait bon de connaître les bonnes personnes, comme le démontre ce témoignage (Bulter et Purchase, 2004: 34-60) de deux entrepreneurs canadiens qui tentaient de se rendre à St-Pétersbourg pour une rencontre d’affaires. Après un arrêt à la gare, où ils se butent à une file d’attente de quelque 9 heures, ils ont contacté leur gestionnaire de projet, un Russe, qui leur a trouvé une voiture de luxe sur le champ pour les mener à bon port en quelques heures. Cette expérience leur a vite fait comprendre l’importance de bien s’entourer en Russie. Pour réussir leur percée en cette contrée, ils devaient absolument trouver des alliés qui allaient à la fois saisir leur essence d’occidentaux et naviguer habilement dans ce complexe système d’échanges de services.

Le blat russe s’est transformé depuis 20 ans, mais ses racines demeurent bien présentes dans les mentalités et les modes de fonctionnement du peuple russe.



4-Adaptation d’une Russe à la culture québécoise


Il serait facile de penser qu’une expérience en tant qu’étudiant à l’étranger puisse être simple, voire même banale. Or, c’est souvent le contraire. Tant que cette expérience n’a pas été vécue, il nous sera en fait bien difficile d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, la complexité de l’aventure dans laquelle on peut s’embarquer. Dans le cadre de ce travail, nous avons réalisé une rencontre avec une jeune femme d’origine russe, que nous appellerons Tanya (prénom très répandu en Russie) par souci d’anonymat. Tanya vit dans la ville de Québec depuis maintenant trois ans. Bien qu’elle ait déjà fait des études dans une université de Moscou, en Russie, elle suit le programme d’Études Internationales à l’Université Laval : elle est donc considérée comme étudiante étrangère.
On entend souvent des personnes qui professent des opinions bourrées de préjugés et d’idées stéréotypées. Bien que cela existe dans tous les pays, il est important de ne pas généraliser cette situation. Dans le cas de Tanya, ses préjugés à propos du Québec n’ont pas eu le temps de se former.
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Université de moscou (Москва)
L’université à laquelle elle étudiait, à Moscou, proposait un programme qui offrait des échanges étudiants avec l’Université Laval, à Québec. Il lui a donc été possible de faire la connaissance de plusieurs Québécois qui venaient étudier à cette même université par le biais du programme d’échange. Ces mêmes Québécois ont alors beaucoup parlé du Québec, de la ville de Québec ainsi que de l’Université Laval. Tanya eut la piqûre : les étudiants ouverts et sympathiques, les bons mots sur la Vieille Capitale et les photos de ce coin du monde ont eu tôt fait de la motiver et de l’inciter à participer au programme d’échange, à l’hiver 2008. Puis, à l’automne 2009, elle était officiellement inscrite dans le programme en Études Internationales et Langues Modernes de l’Université Laval. C’est à ce moment que son processus d’adaptation à une culture totalement différente de la sienne commença.
Lorsqu’elle arriva à Québec, la première phase de son adaptation fut enclenchée. Elle était très enthousiaste de se retrouver dans un autre pays que le sien et surtout de revoir la ville qu’elle avait déjà côtoyée auparavant . Cependant, cet état d’allégresse n’allait pas durer. Bien vite, elle s’est heurtée à un obstacle assez inquiétant : l’isolement. Il n’est pas rare de vivre ce genre de situation, pour un étudiant étranger. De plus, cela est renforcé par le fait que la société québécoise est individualiste (Biron, 2012), plus que celle russe. Dans son cas, Tanya ne connaissait peu ou pas de personnes à Québec et son entourage s’est retrouvé restreint. Elle compare d’ailleurs cela avec un déménagement dans une nouvelle ville, sans même sa famille comme point d’ancrage. Elle ne parlait à personne dans les cours : elle vivait dans un état de solitude. En fait, elle ne parlait qu’avec les personnes qui venaient à sa rencontre. Sinon, elle n’allait pas vers les gens. D’ailleurs, cela lui a pris deux ans avant de redevenir la jeune femme sociable qu’elle était chez elle.
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Représente la routine et la manière différente que nous avons de percevoir le temps
Puis, elle plongeait petit à petit, comme plusieurs étudiants étrangers, dans la routine qui consistait en aller à ses cours, travailler et ensuite retourner chez elle, dans une chambre des résidences de l’Université Laval. Il y avait également un autre obstacle auquel Tanya se heurtait à son arrivée : elle ne parlait pas un français très élaboré. Ne comprenant pas toujours ce qu’on lui disait, et ayant donc du mal à répondre en français, la barrière linguistique s’additionnait à son processus d’adaptation.


Deplus, il y a certaines choses, certaines façons d’agir, qu’elle trouva très différentes de chez elle et auxquelles elle ne s’est toujours pas adaptée. Par exemple, notre façon de réfléchir et d’agir est très structurée contrairement à ce qu’elle voyait chez elle. La chose qui, à son arrivée l’étonna : les heures de repas. Ici, on dîne vers midi et on soupe vers les cinq ou six heures. Chez elle, c’est chacun à sa manière, quand la faim se fait sentir. D’ailleurs, souvent, les Russes ne mangent pas en famille, sauf lorsqu’il est possible de le faire. Cela s’expliquerait par leur façon de gérer le temps qui est différente de celle des occidentaux : au lieu d’être linéaire comme en Occident, la notion du temps en Russie est plutôt cyclique. Le passé n’est donc pas irrémédiablement perdu (Demidoff, 2010. Une autre chose qu’elle trouve très différente de chez elle est la façon de s’habiller : elle est, ici, beaucoup plus relâchée qu’en Russie, surtout lorsqu’il est question d’aller à l’université. Là-bas, ce n’est pas rare de voir, au quotidien, des étudiants vêtus de complets et de robes pour aller à l’université. Il serait impensable de voir des étudiants aller en cours en survêtement.

Aujourd’hui, arrivée à sa troisième année de son baccalauréat, les choses se sont grandement améliorées pour Tanya. Elle affirme que vivre en résidences est l’un des meilleures choix à faire lorsqu’on étudie à l’étranger. Être en appartement aurait été bien pire, l’isolement y étant beaucoup plus présent, voire inévitable. Les résidences de l’université, où l’on retrouve des centaines d’étudiants, étrangers ou d’origine québécoise, invitent au rapprochement et à une certaine vie sociale. D’ailleurs, le fait d’être dans un baccalauréat qui inclut plusieurs étudiants québécois l’a aidée à briser la glace. De plus, une fois qu’elle eût maitrisé la langue française, elle a retrouvé confiance en elle et c’est devenu beaucoup plus facile d’aller vers les gens. Ainsi, après deux ans d’adaptation à son nouveau mode de vie, elle est devenue très sociable. En fait, cela a été, selon Tanya, une bonne expérience de vie. Elle réalise aujourd’hui qu’elle a grandement changé : elle est beaucoup plus ouverte qu’auparavant. Elle a non seulement appris à aller vers les gens, mais également à ne plus avoir peur de l’autre (une des raisons pour laquelle elle n’allait pas vers les autres au début). Finalement, si elle avait un conseil à donner à ceux qui traverseront les mêmes épreuves qu’elle, ce serait de ne pas avoir peur et surtout, de ne pas avoir le préjugé que les autres ont eux-mêmes des préjugés, car cette idée ne peut que nuire à l’adaptation.


5- Conclusion


La Russie, cette contrée lointaine, si vaste et si variée. En débutant ce travail, nous savions que nous nous attaquions à un gros morceau. Nous savions qu’il allait être impossible de toucher à tout, de décortiquer la société comme nous aurions aimé le faire. Nous avons faits des choix, parfois déchirants, mais même si nous n’avons pas approfondi chaque aspect de ce pays, nous savons maintenant un peu plus ce qu’il renferme: libre à nous de poursuivre l’aventure au-delà de ce travail académique.

De loin, du Québec, notre première impression nous indiquait un peuple froid, presque sans émotion. Sont-ils heureux? Il était difficile pour nous de le deviner. En y regardant de plus près, on sent effectivement une grande fatigue émotionnelle et un grand désespoir de la situation actuelle. Pourtant, l’optimisme russe demeure malgré tout et leur permet de rêver de jours meilleurs. Leur propension à descendre dans la rue, de plus en plus depuis l’automne 2012, en est peut-être une bonne démonstration. Cette impression de froideur, ressentie jusqu’ici, est mieux comprise par notre équipe aujourd’hui : les Russes sont beaucoup moins démonstratifs que les Québécois! La signification et l’utilisation du sourire par les Russes en est un bon exemple.

Toutefois, il ne faudrait surtout pas comprendre ce côté stoïque comme étant une fermeture à l’autre. Nous avons découverts un peuple qui, face à l’autoritarisme de son gouvernement, a développé un fort esprit communautaire. L’entraide est naturelle en Russie, autant à l’intérieur de la famille que chez les amis et les voisins.
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De là, peut-être, découle un patriotisme toujours vigoureux, combiné parfois à une certaine xénophobie, dont l’ampleur nous a tous surpris.

À la fin de l’exercice, un sentiment est partagé par tous les membres de notre équipe : le désir d’aller observer sur place, de nos propres yeux, ce que nous avons découvert sur papier. Bien sûr, il y a la barrière de la langue, une langue loin de nous et difficile à apprendre. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui manque d’aller boire un petit verre de vodka dans un village typique de la Russie pour converser de longues heures avec ces gens aussi fascinants qu’attirants.




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Commentaires yanickclouston yanickclouston 0 59 Jun 20, 2012 by yanickclouston yanickclouston



Bibliographie


Buër, Jean-Louis. 2007. La Russie. Paris : Le Cavalier Bleu, 127 p.

Carrère d’Encausse, Hélène. 2000. La Russie inachevée. Paris : Fayard, 341 p.

Daucé, Françoise. 2008. La Russie postsoviétique. Paris : Éditions La Découverte, 122 p.

Deshaies, Michel. 2005. Espaces et sociétés slaves. Paris : Ellipses, 144 p.

Favarel-Garrigues, Gilles et Kathy Rousselet. 2004. La société russe en quête d’ordre / Avec Vladimir Poutine ?. Paris : Éditions Autrement, 114 p.

Favarel-Garrigues, Gilles et Kathy Rousselet. 2010. La Russie contemporaine. Paris : Fayard, collection Les grandes études internationales, 501 p.

Ferro, Marc et Marie-Hélène Mandrino (sous la direction de). 2005. Russie, peuples et civilisations. Paris : Éditions La Découverte, 203 p.

Gosselin, Guy et Filion, Marcel. 2007. Régimes politiques et sociétés dans le monde. Québec : Presses de l’Université Laval. 386 p.

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Ledenava, A. 1998. Russia’s Economy of Favours. Blat, Networking and Informal Exchange, Cambridge: Cambridge University Press.

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